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Le client du Passeur

Lorsque j’ouvris pour la première fois les paupières, il me fut impossible de trouver un repère dans la noirceur qui m’enveloppait.

Il me traversa l’esprit qu’on m’avait tiré de chez moi pour m’abandonner dans un champ de campagne, proie idéale des bêtes nocturnes. Toutefois, je rejetai cette idée en observant la voûte pierreuse qui surplombait le monde. Ici, nul ciel étoilé, nul nuage, nulle lune pour me guider. Qu’une façade noirâtre, éclairée par de sporadiques lueurs blanches qui paraissaient flotter, comme de mauvais esprits tentant d’échapper leur geôle. Je l’ignorais encore, mais je m’approchais de la vérité. Menaçant l’intrus que j’étais, des stalactites tordues semblaient vouloir m’agripper tels des bras aux mains avides. Le sol était de poussière et de roc, rêche sous mes pieds nus.

Lointain, le murmure des flots se fraya un chemin vers moi d’entre les brumes, et l’espoir de m’en sortir se raviva. Suivre le cours d’eau jusqu’au sortir de ce souterrain, c’était désormais mon plan. Je réalisai bientôt que nulle issue ne m’y attendrait à moins de faire le deuil de mon humanité.  Ce fleuve, avec ses millions de cadavres flottant à la dérive, s’était transformé en une coulée putride, un emmêlement d’accolades morbides. L’odeur qui aurait dû me subjuguer ne parvint jamais à mes narines. Je me surpris à courir dans la direction inverse, m’enfonçant dans un brouillard qui avait les allures d’une fumée noire. Esquivant les doigts de pierre que le plafond tendait vers moi, je courus et courus sans jamais perdre haleine.

Lorsque j’arrêtai enfin, tout était noir. Non, pas tout. Les lueurs reparurent et m’accueillirent comme leur semblable. Tout espoir m’avait désormais quitté de revoir ma patrie : je résidais au royaume d’Hadès.

Esclave Aveugle Volontaire

Attirés comme des papillons par ces écrans lumineux, phosphorescents.

Liés de la tête aux pieds par un nœud électronique, sucré, assourdissant.

L’homme du vingt-et-un déplore son ancêtre

Ce pauvre type, enchaîné, battu, traumatisé

Ce cadavre, affamé, torturé, volé

Cette sous-espèce scientifiquement prouvée

Ce rabaissement ethnique millénaire justifié,

Cette flagrante lacune d’humanisme explique-t-elle une telle injustice?

Ah! comme on s’apitoie sur l’homme d’antan, né sous la mauvaise étoile

Forcené de la vie, existant pour la servilité


Mais décris-je l’esclave antique, ou l’homme moderne?

Le confort a étouffé les consciences au vingt-et-un

Une qualité de vie qui nécessite des dépenses perpétuelles

Des dépenses perpétuelles réglées par une vie dévouée au travail

Un travail qui lie trop souvent l’homme, l’empêchant de regarder ailleurs que devant

Privé de liberté, l’esclave moderne se complaît dans son confort matériel

Cependant, il vit sous la menace constante de voir son monde s’effondrer

Le fouet à laissé sa place à une anxiété ubiquiste, celle de tout perdre

La peur de l’inconnu, la peur d’une existence sans duvet

La peur de la réalité


L’homme moderne plaisante d’être esclave des technologies

L’esclave de la malbouffe

L’esclave de la pornographie

L’esclave du mariage

L’esclave de la religion

L’esclave de la drogue

L’esclave de l’école

L’esclave du jeu

L’esclave de la société qu’il s’efforce de protéger

Pourtant, l’esclave moderne est aussi aveugle que l’esclave antique était démuni

C’est dans l’aisance contrainte qu’il souffre

C’est dans l’ignorance qu’il est heureux.

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Hymne à l’oubli 

Le drame de la vie, c’est tout d’abord ce pessimisme insidieux qui tel un fléau frappe les esprits rationnels luttant contre l’insomnie.

C’est la certitude terrifiante d’une réalité inévitable: l’existence du néant. 

Est-ce un vide infini ou la vastitude de la chose qui effraie l’être?

C’est peut-être la crainte de l’oubli, de ne laisser sa marque. La crainte du temps et de l’espace,  de l’inconnu et de l’incontrôlable.

Le drame de la vie, c’est l’existence même. C’est la recherche d’une raison qui n’existe peut-être pas. C’est l’incompréhension terrifiante devant une fatalité programmée. C’est l’impuissance devant une fin inévitable. C’est le désir, dis-je le besoin de vivre qui émane de tout être, qui nous paralyse lorsque, par accident, on réfléchit à la chute. Nous, cet animal dont l’évolution a élevé vers les sommets de l’angoisse, peut-être aurions-nous dû demeurer ignares…

Dans ce cas, qu’est-ce qui nous pousse à continuer, à progresser, à persévérer, si l’existence est en soi une lutte incessante contre un ennemi implacable?

L’abysse du néant nous guette tous, attendant son heure, insatiable comme Cronos. 

Des questions tourbillonnent dans nos esprits torturés; lorsque nous mourrons, le monde s’éteint-il avec nous?

Pour survivre, pour être heureux et conserver sa contenance, il faut se forcer d’être optimiste. Et s’il existait une lueur, une énergie intrinsèque à l’homme, à tout être vivant? Une place où nous irons pour continuer à rêver, à aimer, à désirer?

En attendant, on se force à oublier. On se distrait. On se désintéresse. Qui voudrait vivre dans l’ombre d’une angoisse constante, prisonnier de la mâchoire de la vie et de la mort?

Une distraction est bienvenue lorsque, vulnérables, nos esprits divaguent. 

Par chance, la vie est une suite de distractions qui nous font oublier notre mortalité.

On oublie, à nouveau. Oublions. 

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Une photofiction… hypotypose…

L’inspecteur et moi-même suivions le sentier de terre menant au château lorsque nous vîmes droit devant une curiosité qui fit s’accélérer les battements de mon cœur – tant par la surprise que par le dégoût et l’excitation toute ordinaire qu’un assistant d’Inspecteur peut ressentir face à la découverte d’un crime odieux.

Alors que le soleil disparaissait derrière nous, la scène qui se dévoilait à nos yeux se teinta d’un bleu de cobalt. Arrêtés à quelques mètres du château, nous eûmes droit à une véritable vision d’horreur.

Comme si Salomé venait tout juste de déposer sur le rebord d’une fenêtre le présent macabre que lui avait fait Hérode, la tête du compte de Montesquiou reposait dans un plat d’étain terni aux rebords arrondis, de sorte que le sang qui s’accumulait dans le fond ne se répande point. Le récipient en question était posé sur une grande et jolie nappe tissée aux motifs symétriques de feuilles et fleurs. Puis, nous découvrîmes que les volets en bois horizontaux tachetés par le passage des saisons étaient clos. Un tapis oriental, replié sur une fine barre de métal à la peinture blanche et écaillée, cachait en grande partie les volets, créant l’illusion de la profondeur d’une pièce mal éclairée, aux colonnes visibles dans la distance. Il s’agissait en fait d’un motif complexe tissé avec art. Cette tromperie nous transporta dans la Galilée antique, à même le palais d’Hérode Antipas, où le chef de Jean Baptiste entama son dernier voyage. Nous comprîmes aussi que la nappe foliée cachait en fait une table ou une boîte, placée devant le mur du château. L’illusion était exquise, mais détruite lorsque nous décidâmes de faire un pas de côté.

Sur les murs encadrant la fenêtre déguisée étaient tracés du bout d’un doigt – on le devina, à l’argile séchée – ces vers tirés du poème intitulé L’irresponsable, que je connaissais pour les avoir lus dans le recueil Les Paons par le feu poète qui gisait amoindri devant nous : « J’aime le jade, couleur des yeux d’Hérodiade. J’aime l’améthyste, couleur des yeux de Jean Baptiste. »

Privé de son corps, Montesquiou semblait bel et bien mort : ses paupières étaient closes, ses sourcils inexpressifs, son visage blême comme un suaire et sous sa fameuse moustache impeccable, sa bouche était restée entrouverte d’avoir expiré son ultime souffle. Néanmoins, ses cheveux d’un noir d’obsidienne étaient parfaitement coiffés, ce qui nous parut insolite, vu la violence nécessaire à une décollation en bonne et due forme. Au lieu d’un chef balloté par la racine de ses cheveux au rythme des mains de son bourreau, aux traits convulsés et peints de son sang, on le trouvait ici présentable, lavé et soigné, les lèvres détendues, délicatement posé dans un plat afin d’être exposé à ceux et celles qui l’avaient fait mourir.

En même temps, avec un peu d’imagination, on pouvait presque le voir dépérir devant nos yeux. Nous savions tous deux que dans quelques heures déjà, ses traits se seraient émaciés, commenceraient à virer au jaune, à noircir ou à bleuir davantage. Des asticots issus de Dieu seul sait où trouveraient bientôt refuge dans ses globes oculaires et la cavité de sa bouche renfermerait des immondices qui dégouteraient même le thanatologue.

Un autre objet attira notre attention : un encensoir avait été posé avec négligence près du plat d’étain, éteint depuis quelque temps, il ne restait rien de son parfum.

Au premier regard, nous nous dîmes sans sérieux que le célèbre dandy avait été assassiné par les démons d’un temps passé, décapité, savonné, puis exposé devant la demeure de sa famille, ce pour le seul plaisir de faire réagir l’auditoire – en l’occurrence, l’Inspecteur et moi-même, son humble assistant.

En réalité, qui donc avait tué Montesquiou? Était-ce un individu anonyme, agissant sous la contrainte d’Hérode Antipas – dit le renard – revenu d’entre les morts, deux millénaires plus tard, esprit éternellement hanté par la danse de Salomé? Était-ce Hérodiade elle-même, à jamais humiliée, prête à recréer le meurtre du célèbre prisonnier qui se serait – selon les dires et les écrits (sacrés) – opposé ouvertement à son mariage avec son beau-frère et oncle, le Tétrarque (que Jean, dit-on, qualifia d’inceste)? D’entre tous, elle possédait un motif suffisant.

Vraisemblablement, nous avions affaire à un tueur imitateur.

Cependant, tout changea lorsque l’Inspecteur s’approcha de ce que nous avions supposé être une tête sans corps : mon collègue – qui avait déjà sorti tous ses instruments, prêt à recueillir les premiers indices (tâche à laquelle il excellait, notais-je) et avait commencé de tourner autour de la table nappée – fit un saut d’un bon mètre vers l’arrière lorsque la tête du présumé défunt se tourna vers lui en affichant un sourire enjoué qui fit se retrousser les poils de sa moustache (admirablement bien peignée, notais-je encore). L’Inspecteur et moi-même demeurâmes figés de stupeur. La nappe foliée glissa tandis que le comte de Montesquiou se déplaça, révélant une vulgaire caisse en bois posée à la verticale sur la pelouse, au sommet de quoi un trou avait été pratiqué pour faire passer la tête du comédien. Car c’était à cela que nous avions affaire : un homme qui jouait la comédie, déguisé en décapité, à l’image du célèbre saint Jean-Baptiste. Ces artistes…!

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À des amis, des voisins…

Elle, svelte et rapide, aux jambes interminables, aux courbes sculptées dans une substance évoquant la douceur de l’Eden. Elle possède la grâce mystérieuse d’un art perdu par la chute d’une civilisation antique.

Lui domine les foules, non seulement par la pointe de ses cheveux habilement coiffés mais par ce qui cogite dans son esprit vif. Un homme avant-gardiste à l’affût de ce qui l’entoure. S’il fut jadis disciple d’Aphrodite, elle l’a récompensé à juste mesure.

Un couple d’esthètes amoureux des petits plaisirs de la vie, voguant au rythme de leur siècle. Une fille qui m’a lacéré l’index, un gars qui m’a appris à décapiter les bulles. Un duo aiguisé suivant le fil de leurs rêves.

À une union qui s’inscrira dans l’histoire, à l’instar des ascendants de Sandra et de Patrick.

À une vie heureuse, et que ce rayonnement de bonheur qui émane de votre unité soit présent à jamais!

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Alice

Le vent soufflait sur tous sans distinction. Sa main droite était dans la sienne, chaude. Sans le savoir, il la touchait pour la dernière fois. Sa paume était douce, divine. Ses longs cheveux flottaient comme un étendard doré derrière sa tête. Ses yeux s’illuminaient chaque fois que leur regard se croisait. Quels iris parfaits, quelle couleur magnifique, ne pouvait-il s’empêcher de penser. Dans ses yeux de saphir se trouvaient une nuance d’harmonie, un reflet de paradis sur terre, une porte vers sa pureté et un charme qui aurait poussé Pâris à quitter Hélène. Elle mordillait sa lèvre inférieure avec avidité, excitée par les yeux emplis de désir de son copain.

Alice était heureuse, comblée. Andrew l’était aussi. Elle désirait être proche de lui; sa main gauche agrippait avidement la manche de son t-shirt. Y avait-il quelque chose de mieux, en ce monde, que de se sentir désiré par une telle fille? Andrew en doutait.

La nuit qu’ils venaient de passer avait été merveilleuse. La journée promettait d’être également magnifique. Sous un soleil divin, ils se promenaient le long d’une petite rue à Nasburg, trop occupés à profiter l’un de l’autre pour prendre le temps de se dire des mots. Puis, ils arrivèrent dans un petit parc urbain qu’ils entreprirent de traverser. C’était d’ailleurs ici qu’il avait envisagé de faire la grande demande.

Il racontait des fariboles. Alice était hilare. Ses éclats de rire faisaient se retrousser son petit nez pointu. Ses yeux bleus croisaient sans cesse les siens. Ils s’arrêtèrent, le temps d’un baiser, au milieu du parc, devant des quidams gênés par cette soudaine démonstration d’affection publique. Leurs lèvres s’unirent, leurs langues se livrèrent une chaude lutte. Elle eut un frisson. Il l’enlaça tendrement.

Subitement, ils se défirent de leur étreinte. Il y eut un violent craquement et une voiture klaxonna. Andrew se retourna. Une énorme branche d’arbre venait de tomber au beau milieu de la rue, ratant de peu le véhicule. Une petite foule de curieux s’y massait déjà.

Il fit volte-face.

Alice avait disparu. Son cœur s’arrêta de battre pendant une fraction de seconde.

« Alice…? ALICE! »

Elle n’était plus dans le parc. Elle s’était volatilisée. Il regarda tout autour, jeta même un regard vers le ciel. Pas la moindre trace d’elle, nulle part. Il ne restait que son parfum, flottant légèrement dans l’air.

Les recherches furent infructueuses, personne n’était en mesure de dire ce qui lui était arrivé. Elle demeurait introuvable. Les inspecteurs soulevèrent l’hypothèse d’un enlèvement. Le seul problème : aucune demande de rançon. L’affaire était inhabituelle, les policiers ne savaient plus où chercher, ils n’avaient aucune piste.

Elle demeurait introuvable.

Photo: Abbey Lee Kershaw © Dan Martensen